Frein à la progression: comment expliquer le plafond de verre dans la recherche scientifique?

En dépit des meilleures intentions et des progrès significatifs réalisés ces dernières décennies, une dure réalité demeure : les femmes désertent la recherche scientifique tandis que leurs homologues masculins continuent de monopoliser la majorité des postes les plus élevés dans ce secteur. Comment expliquer une telle stagnation de l'emploi des femmes dans ce domaine, en dépit des victoires et progrès engrangés ?

Par définition, les sciences se caractérisent par le progrès, le besoin de repousser les limites, de défier les normes et d'innover. Dès lors, comment se fait-il que l'inégalité entre hommes et femmes dans la recherche scientifique entache encore un métier dont la nature même réside dans la quête d'innovation et la volonté d'amélioration ?


A compétence égale les chercheuses sont moins bien payées que les chercheurs. Elles obtiennent moins souvent une promotion, reçoivent moins de subventions et sont plus susceptibles de quitter la recherche scientifique.


Recherche chercheuses désespérément


Une étude publiée en mars 2014 par le magazine Nature1, dresse le constat consternant d'une sous-représentation des femmes dans les sciences. Selon cette même étude, environ la moitié des docteurs en sciences et technologies sont des femmes, mais à peine un cinquième des professeurs titulaires sont de sexe féminin.


Les résultats sont encore plus affligeants quand on se penche sur la place des femmes dans la recherche scientifique. Il suffit de jeter un oeil aux graphiques comme celui d'Eurostat pour se rendre compte que les hommes sont deux fois plus nombreux à mener des travaux de recherche que les femmes.


Examinons maintenant la situation du Royaume-Uni : ce pays, pourtant réputé comme étant l'un des plus progressistes au monde avec les États-Unis, ne compte que 13 % de femmes employées dans les « STEM » (Science, Technology, Engineering and Mathematics). Parmi ces femmes, seule une infime partie occupe des postes de recherche haut placés. Cette désertion des femmes aux derniers stades d'une carrière dans la recherche scientifique est communément appelée le problème du « tuyau percé ».



Comment expliquer cela ?


Titulaire d'une Licence de Sciences, d’un Doctorat et d’une Agrégation en Sciences psychologiques, le Dr Susan Faulkner, digne représentante des STEM au Royaume-Uni, nous explique sa vision des choses : « Je discute

régulièrement avec des écoliers et des étudiants qui doivent opérer des choix de cursus universitaire et de carrière. La longueur des études et des formations semble rebuter de nombreuses filles. Et l'absence de modèles féminins scientifiques structurants ne fait rien pour arranger les choses.», regrette-t-elle.


Je connais de nombreuses femmes qui vont très loin dans leur carrière. Malheureusement, elles finissent par se heurter à un plafond de verre. Cela peut s’expliquer par les perceptions et par les préjugés des ‘gardiens du temple’, en majorité des hommes, mais également par les difficultés éprouvées par les femmes à concilier les exigences de la carrière de chercheur et l'épanouissement de la vie familiale.


De plus, en début de carrière universitaire dans la recherche scientifique, nombreuses sont les femmes à ne pouvoir décrocher qu'un contrat d'emploi de courte durée et à devoir faire face à une concurrence sans merci avant d'accéder à un poste universitaire de titulaire, reconnaît le Dr Faulkner. Ces postes, en particulier au sein du Russell Group (réseau d'universités au Royaume-Uni axées sur la recherche scientifique), sont en majorité occupés

par des professeurs et des universitaires de sexe masculin. La plupart des femmes de mon entourage à avoir brisé ces barrières ont en fait choisi leur carrière professionnelle au détriment de leur vie familiale », conclut-elle.


Les Sciences et la vie


Plusieurs éléments se liguent pour entraver la poursuite d'une carrière scientifique au plus haut niveau pour les femmes : du manque de soutien financier à la pénurie de tuteurs, en passant par le manque de fonds de recherche, les mauvais états d'esprit, le jeu politique, les problèmes familiaux, l'équilibre professionnel/personnel, la maternité, l'éducation des enfants, etc. 

Jacqueline Belloni-Cofler, directrice de recherche émérite au CNRS (Centre National de Recherche Scientifique), a dû faire face à de nombreux obstacles tout au long de sa carrière. Cette chercheuse distinguée a néanmoins pu les surmonter grâce au soutien exceptionnel que lui ont apporté, d'une part le CNRS sur le plan professionnel, d'autre part son mari sur le plan personnel, en l'encourageant dans sa carrière.


« Comme toute femme qui travaille, il m'est essentiel de bien organiser ma vie familiale », explique le Dr Belloni-Cofler. « C'est particulièrement difficile dans le monde de la recherche scientifique, étant donné que la mission première d'un chercheur scientifique est de se tenir informé de l'évolution constante et des rapides avancées dans son domaine. Par conséquent, il est pratiquement impossible de s'absenter pour des raisons familiales, ne serait-ce que temporairement. Il faut de plus faire constamment ses preuves, honorer les délais fixés et réaliser des études afin de gagner la reconnaissance et d'obtenir du soutien au sein de ce secteur. Ce n'est pas une sinécure quand

on a une vie de famille ».


J'ai eu la chance de bénéficier du soutien sans faille de mon mari, notamment à l'époque où ma carrière a décollé. Il m'a aidé à trouver un équilibre entre ma vie de chercheuse et celle de mère auprès de mes jeunes enfants. Malheureusement, force est de constater que de nombreuses femmes prennent congé afin de s'occuper de leur famille par manque de soutien et en raison de la difficulté à concilier vie professionnelle et vie privée.


Ingénieure finissant actuellement sa thèse sur les nanotechnologies, Pauline Serre a opté pour une carrière scientifique mais reconnaît volontiers qu'il s'agit là d'un parcours semé d'embûches. « Mon école d'ingénieurs ainsi que le cursus que j'ai choisi et qui porte principalement sur la recherche n'attirent que peu de femmes, à savoir un peu moins de 25 % des étudiants », affirme-t-elle.


« De nombreuses femmes autour de moi sont déjà obligées de s'absenter pour des raisons familiales. Il leur est très difficile de reprendre leurs études et de réintégrer leur équipe et leur projet. C'est quelque chose de difficile à gérer

une fois qu'on s'est éloigné, car les exigences et le besoin constant d'interagir et de faire part des découvertes sont très importants.»


« Je suis issue d'une famille de chercheuses scientifiques et ai eu d'excellents modèles en la matière dès mon plus jeune âge. Elles ont su me prouver qu'une telle carrière était possible. Je sais que ce ne sera pas facile et je suis

consciente qu'il me faudra repousser le moment où je fonderai une famille afin de réussir pleinement ma carrière », renchérit-elle.


Le professeur Reiko Kuroda, quant à elle, justifie son désir ardent de poursuivre une carrière dans la recherche précisément par la misogynie qui a cours dans son pays natal, le Japon. « L'obtention d'un poste à l'université,

qui m'a permis de réaliser des recherches, a représenté un vrai parcours du combattant. », explique-t-elle.


À moins d'avoir un bon réseau de connaissances ou d'être particulièrement chanceuse, il était presque impossible à mon époque pour une femme de décrocher un bon poste à l'université. Mon directeur de thèse m'a même affirmé que le mariage était la meilleure chose qui puisse arriver à une femme. Je suis alors partie en Angleterre où il m'a été bien plus facile de poursuivre ma carrière. 


Alors que de nombreux facteurs expliquent la prévalence des inégalités entre hommes et femmes, le professeur Kuroda reconnaît volontiers que, par la force des choses, « les femmes scientifiques font preuve d'une plus grande

résilience et montrent davantage de motivation et de détermination ». Corriger le tir pour éviter l’effet « tuyau percé ».



Il est plus que jamais nécessaire de corriger le tir, a fortiori suite aux dernières études révélant une réticence accrue des femmes à poursuivre une carrière dans la recherche scientifique.


Le Dr Belloni-Cofler préconise de travailler davantage en amont pour convaincre les femmes qu'il leur est possible de faire carrière dans les sciences et le leur prouver. « On peut motiver les filles à s'impliquer davantage dans les sciences en leur montrant des exemples de chercheuses dès leur plus jeune âge et en dévoilant les parcours et les réussites de ces dernières, suggère-t-elle. Les femmes scientifiques devraient être présentes lors de conférences scientifiques et des ‘Fêtes de la science’. Il faudrait également les compter parmi les membres des comités et des sphères de décision », continue-t-elle.


Par ailleurs, « les soutiens financiers, le tutorat ainsi que la possibilité de voyager afin de faciliter la recherche et de susciter l'intérêt au niveau international pour les résultats jouent aussi un rôle fondamental dans la présence grandissante des femmes dans le domaine des sciences », affirme le Dr Belloni-Cofler.


Les grandes entreprises doivent être prêtes à proposer des horaires de travail flexibles, adaptés aux femmes désireuses de reprendre le travail à l'issue de leur congé maternité. Ces entreprises doivent aussi faire preuve de plus de transparence sur les écarts de rémunération entre hommes et femmes. Associées à des initiatives politiques plus nombreuses, ces mesures, visant à soutenir les femmes de sciences, contribueront à changer la donne. 


Personne n'a dit que cela sera facile. L'heure est cependant venue de cesser de se chercher des excuses, et de s'atteler à changer la perception que l'on a des femmes de science et la réalité du terrain.


1 Numéro spécial de Nature « Women in Science » de mars 2014 : www.nature.com/women

L’Oréal–UNESCO
Pour les Femmes et la Science

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